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Futilités

Une randonnée très Quechua

Dès l’aurore, Alain fut prêt. Après un rapide check-up, il semblait qu’il n’avoir rien oublié. Chaussures Quéchua, chaussettes Quechua, sac Quechua, GPS Quechua, short Quechua, bâtons de randonnée Quechua, une touche d’originalité avec un t-shirt Decathlon, et la casquette Ricard, gagnée au PMU le dimanche précédent. Pour l’occasion il avait accroché un petit drapeau français à son sac (jour de finale de coupe du monde de football). En tant que fier citoyen de la France, et répondant à l’appel de son Président, il s’était senti concerné par l’épopée fantastique de cette équipe de football.

Avant d’arriver au fin fond de cette vallée encaissée, encore ombragée à 9 heures, il avait quand même fallu une petite heure de route. Assez agréable. Il se demandait si, finalement, ce n’était pas ce qu’il préférait, la route avant et après la randonnée.
Bon, il avait fallu tout de même traverser l’inévitable village de montagne, où étaient présents quelques paysans sur le bord de la chaussée, affairés à couler du béton pour rénover une maison d’anciens. C’est à ça qu’ils passaient leur dimanche. Alain les admirait. Des gens simples, nature. Sans chichi. Ils l’avaient tous regardé passer d’un seul homme, comme s’ils étaient assaillis par une horde de mongols sanguinaires. Sa Mégane scénic était pourtant un parfait modèle du commercial de la classe moyenne. Ni plus ni moins. Les numéros de sa plaque d’immatriculation, qui peuvent dans certains voyages être tant discriminatoires, étaient ici identiques aux leurs. Il venait en voisin. En ami.
Quelques mètres plus loin, il avait fallu inévitablement se coltiner l’inévitable chien de village se jettant sous les roues de la voiture. Alain l’évita de justesse, tout en pensant à ce qui pourrait lui arriver s’il tuait ce bâtard de chien. Il se voyait la corde au cou, pendu du balcon de la mairie, à côté du drapeau français posé là pour l’occasion (jour de finale de la coupe du monde de football). Ce serait une bien pathétique mort. Il ne verrait pas la finale de la Coupe du Monde, le dernier match de ZIZOU.

La randonnée en soi n’avait pas grand chose d’original. Quelques ampoules au pieds, et les remarques habituelles. «Enlève ton pull, C’est beau, Il fait chaud, J’espère que le temps ne va pas se couvrir, Bois de l’eau, quel paysage magnifique, j’ai mal aux pieds, Jme ferais bien McDo en rentrant», que du poncif de haute volée.
Le sentier passait, pour quelques mètres, dans le massif des Ecrins. Les gens lui parlaient toujours de cette région avec un air grave et une certaine solennité. “Oh, nous sommes dans les Ecrins!” glissait doucement un camarade de promenade, au regard de sa carte IGN 1/250 000.
Lui ne comprenait pas. L’herbe y était-elle plus verte? les rochers sertis de pierres précieuses? Rien de tout cela.

Là-haut, dans la forêt, il imaginait la chèvre de Monsieur Seguin en train de se battre contre le loup, toute la nuit. Qui sait, peut-être tomberait-il ce matin sur un cadavre, au hasard du sentier serpentant. Ce n’était pas une hypothèse si inimaginable que ça, il avait ouïe dire de traces de loups dans le massif.

Alors âgé de huit ans, Alain avait été quelque peu traumatisé par ce conte d’Alphonse Daudet.



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