Une excursion en haute platitude
Pourquoi publier cet article datant de 1986?
Il me vient de l’ami Sardanapale, qui, ne sachant pas où le publier, m’a gentiment refilé le bébé :-)
C’est vrai que c’est un bon texte de Simon Leys, auteur de l’essai monumental Les Habits neufs du président Mao, que l’on pourrait aisément qualifier de Revelien, et qui mérite bien d’être publié.
Alors comme ce blog est un véritable capharnaüm, pourquoi ne pas le faire ici…
Paru dans Lire, n° 125, février 1986
De Simon Leys
Les Impressions d’Asie, de Bernard-Henri Lévy
Dans son aimable insignifiance, l?essai de M. Lévy semble confirmer l?observation d?Henri Michaux: “Les philosophes d?une nation de garcons-coiffeurs sont plus profondément garcons-coiffeurs que philosophes.” Quiconque a jamais dû essuyer, pendant la durée d?une tonte, la faconde d?un figaro inspiré en aura fait l?expérience: des propos qui manquent de sérieux ne sont pas nécessairement drôles pour autant. Le livre de M. Lévy amuse parfois (“le voyageur de l?avenir n?aura pas vraiment le choix: il sera kantien, ou il ne sera pas”; ou encore: “il y a Taipeh région du monde, et il y a Taipeh région de l?Etre. On avait failli oublier qu?il y a aussi une ontologie de Taipeh”, etc.). Mais ces moments de franche gaieté sont trop rares pour qu?on puisse vraiment ranger cet ouvrage dans la catégorie des livres humoristiques.
Comme tout le monde s?en doute maintenant, 1′Asie n?existe pas. C?était une invention d?un XIXe siècle eurocentrique et colonial. M. Lévy, qui est fort intelligent et qui a beaucoup voyagé, aurait quand même pu s?en apercevoir: qu?y a-t-il de commun entre, disons, le Bangladesh et le Japon, sinon le fait ? peu significatif en définitive qu?ils ne sont ni l?un ni l?autre européens? Dans son exotisme désuet, le titre choisi par M. Lévy semblait donc présenter une sorte de défi ironique, et l?on aurait pu croire que l?intention de l?auteur était d?ordre satirique. Mais non, en fait il nous en prévient d?entrée de jeu ?il voulait seulement faire écho aux Impressions d ?Afrique de Roussel!
S?il était demeuré vraiment cantonné sous cette enseigne-là, il ne nous resterait plus qu?à tirer l?échelle car alors son ouvrage s?imposerait (ou tomberait) pour des raisons purement esthétiques, avec lesquelles les réalités culturelles, politiques, économiques et sociales de 1?Extrême- Orient n?ont évidemment rien à voir. Toutefois, il se montre aussitôt infidèle à son propre projet: il débarque de son bateau, il quitte sa chambre d?hôtel, il descend dans la rue, il parle aux gens, il regarde les paysages, il visite les monuments. (Une fois seulement, il fait une soudaine crise de “roussélisme” aigu: à Pékin, par une coquetterie d?esthète, il se pique de ne mettre le pied ni dans la Cité interdite ni aux tombeaux des Ming. Tant pis pour lui, d?ailleurs. Mais il ne s?est agi là que d?un accès passager. Le reste du temps, il semble s?être acquitté assez consciencieusement de son métier de touriste.)
Tout compte fait, on se demande parfois s?il n?aurait pas eu avantage a rester cloîtré dans une cabine hermétiquement close et capitonnée, car, au contact des réalités de la rue, sa prose a fâcheusement tendance à enfler, et, comme un ballon gonflé d?air chaud, elle s?élève bientôt jusqu?à la zone des Hautes Platitudes (“si cette impression [ la douceur de vivre taiwanaise] se vérifiait, ce serait évidemment la plus nette, la plus claire, la plus accablante condamnation du communisme”) ? région dont elle ne redescendra plus, sauf pour quelques rafraîchissantes plongées dans un brouillard de volapuk (ainsi, sur les rues de Tokyo la nuit: “la villéité de Shinjuku est comme une espèce de nouvel espace encore, mais latéral celui-là, transversal et comme interstitiel qui n aurait plus vraiment de lieu ni de frontière puisqu il sert à traverser tous les lieux, à excéder toutes les frontières. Je l?appelle, cet espace abstrait, impalpable, immatériel, l?espace numéro quatre; ou encore, sur des inscriptions publicitaires en chinois et en japonais: ces idéogrammes indéchiffrés et tout hérissés d?obscurité, et dont l?opacité même, l?absence absolue de sens, l?étrange statut, au fond, de signes vides et de signifiants sans signifié, restituent la ville, soudain, a son inassignable altérité”).
Notez par ailleurs que l?attitude fondamentale de notre voyageur est mieux qu?irréprochable: elle est sympathique et respectable. Ainsi par exemple, invité par 1?Institut des langues étrangères de Pékin à faire aux étudiants une causerie sur la philosophie européenne M. Lévy a vraiment réussi à électrifier ses auditeurs, simplement en disant tout haut ce que ceux-ci pensaient tout bas: “Le marxisme apparaît comme une des pensées totalitaires les plus effroyables du XXe siècle.” Ce jour-là, à Pékin, il a spontanément compris que, pour vraiment toucher un auditoire, il n?est pas nécessaire d?être subtil et dans le vent, il suffit d?être simple et vrai. Dommage que, rentré à Paris, la plume à la main, il ait oublié le plus clair de cette expérience. Mais on entrevoit encore, cà et là, ce qu?il aurait pu faire de son livre, si seulement il avait été moins encombré de son propre personnage.
Un critique a reproché à ce livre de contenir vingt-quatre portraits de l’auteur. (Pour ma part, j’en ai compté vingt-sept.) C?est d?ailleurs un jeu amusant de les compter, car, sur certaines photos, le héros embusqué dans l?encoignure d?une porte, ou tournant le coin d?une rue passante, joue a cache-cache avec le lecteur. Et il n?est pas impossible que j?en aie moi-même laissé échapper quelques-uns. (Son éditeur pourrait organiser un grand concours: cherchez et comptez tous les B.-H.L. de l?album avec, comme premier prix, un week-end a Macao.)







