Plus sur le radjaïdjah
Je vois qu’il existe un domaine de la pensée qui relève de la démonstration logique ou de la preuve expérimentale. A l’intérieur de ce domaine, je ne sache pas que l’on puisse procéder autrement que de façon rationnelle. On peut ne pas s’y intéresser, mais, si l’on s’y aventure, on doit s’astreindre à la seule et unique méthode qui serve à y obtenir des résultats. Un même individu peut, d’ailleurs pratiquer cette méthode rationnelle à l’intérieur de sa discipline et se montrer irrationnel, fou, stupide quand il opine hors de cette discipline. Ce qui distingue le généraliste du spécialiste, c’est que le généraliste reste cohérent à peu près partout, tandis que le spécialiste, beaucoup plus rigoureux que l’autre devant son objet spécifique, peut se muer en un agité confusionnel dès qu’il s’en éloigne.
J’en ai, à point nommé, observé un cas aigu, le 23 mars 1994. Je venais d’assister à la leçon inaugurale d’Etienne Baulieu au Collège de France. Elle portait sur les « fondements et principes de la reproduction humaine ». Le soir, Etienne réunit au Ritz une quarantaine de personnalités scientifiques et et d’amis personnels en un dîner par petites tables. Le mécène en était le laboratoire Roussel-Uclaf, producteur de la pilule abortive RU486, pilule dite « du lendemain », dont Etienne Baulieu est l’inventeur. On m’avait placé à une table anglophone, en compagnie de chercheurs américains, qui avaient traversé l’Océan pour venir rendre hommage à leur collègue français. L’un de ces biologistes, illustre par ses travaux, et qui avait sans doute eu quelque vague écho de certains de mes livres, me demanda quelle était ma définition du totalitarisme. Occupé à savourer un honorable tartare de saumon aux herbes, accompagné de la cuvée exceptionnelle d’un champagne sans défaut, dont j’avais rêvé pendant toute la leçon inaugurale, je répondis avec laconisme. Je me bornai à citer les trois conditions constitutives du totalitarisme telles que les formule Youri Orlov dans un texte de référence, écrit en 1975. Ce sont les suivantes : monopolisation globale de l’initiative économique; monopolisation globale de l’initiative politique; monopolisation globale de l’initiative culturelle – avec création corrélative d’un appareil de répression dans les trois domaines. [...] Ce qu’ayant ouï, le biologiste, la fourchette suspendue, me demanda quel était le pays dont, selon moi, le régime actuel correspondait le mieux à cette définition. Après la décomposition de l’Union soviétique, répondis-je, et à part quelques fossiles comme la Corée du Nord et Cuba, il ne reste, comme pays importants qui soient encore totalitaires, que le Vietnam et la Chine. A cette nuance près, ajoutai-je, que le monopole économique de l’Etat, pour des raisons de pure survie matérielle, y a été entamé par le développement « libéral » d’activités plus ou moins capitalistes et plus ou moins tolérées. Apitoyé par mon ingénuité, le biologiste américain, après avoir à plusieurs reprises promené sa tête négativement de gauche à droite, laissa tomber ces paroles impérissables : « Non. Il subsiste un seul pays totalitaire aujourd’hui dans le monde, ce sont les Etats-Unis. » En 1994 j’avais devant moi un cas aigu de ce que j’appelle le caractère instransférable d’un certain type d’intelligence don la méthodologie est entièrement liée à un objet précis et à un seul. A l’intérieur de sa discipline, ce biologiste possédait une capacité d’observation exacte et de raisonnement rigoureux. Mais cette capacité l’abandonnait entièrement dès qu’il sortait de son domaine. Il endossait alors une autre personnalité. Ce dédoublement fait de nombreuses victimes parmi les scientifiques. Pas chez tous, puisque Youri Orlov, lui-même physicien, et bien d’autres, ne laissent pas à la porte l’esprit scientifique, le scrupule élémentaire, le simple bon sens, dès qu’ils pénètrent dans un sujet de sociologie, d’histoire ou de politique. La fréquence de cette coexistence de l’intelligence particulière et de l’aveuglement général, néanmoins, chez les spécialistes, démontre qu’une raison de survivre existe pour la réflexion philosophique et la pensée polyvalente. Ou, du moins, cette raison de survivre existerait, si les philosophes respectaient tous la rigueur et l’honnêteté intellectuelles auxquelles les engageait, à l’origine, ce que j’appellerai le « serment de Socrate ». Seules elles justifieraient qu’ils se perpétuent.
Jean-François Revel, Mémoires








Syndrome tellement répandu malheureusement…