Il était 5h30 du matin, et tout le monde dormait dans la maison. À l’exception de Spachouli, déjà frais et dispo, comme tous les jours. À présent sur son tapis roulant, dans la salle de sport, il enchaînait les kilomètres de footing comme ses voisins les ronflements sourds d’un sommeil profond.
Il pensait au programme de sa journée.
Doté d’un cerveau plus développé que la moyenne, Spachouli avait la faculté de rationaliser à outrance ses moindres faits et gestes. Il lui était possible de programmer son cerveau au niveau de son subconscient, tel un codeur en C/C++ le noyau de sa distribution Linux. C’est ainsi qu’il s’était programmé pour se lever tous les matins, automatiquement, à 5 heures précises, dès que le réveil émettait une discrète alarme.
Cette manière de gérer sa vie faisait bien des envieux, et Spachouli avait conscience de cet avantage important qu’il possédait sur le commun des mortels. Tel Alain, son ami d’enfance, là-haut dans la Drôme, stéréotype parfait de la personne esclave de ses émotions.
Il avait donc fait de ses facultés son commerce: à intervalles réguliers, il publiait sur Internet de longs articles où il expliquait au grand public, dans un style simple et accessible, comment acquérir ces avantages comportementaux; en bref, comment devenir Spachouli.
Ces publications avaient beaucoup de succès. Son site, placé 2000ème au classement Technorati, lui prodiguait des revenus substantiels via les encarts publicitaires qui décoraient tous ses papiers.
Mais on ne devenait pas Spachouli par simple hasard, et il avait du en baver pour devenir l’être semi-divin qu’il incarnait à présent. Il avait du endurer diverses expériences originales que le commun des mortels n’osaient envisager, serait-ce en rêve.
Parmi ces expériences, nous pouvons particulièrement noter la tentative de dormir seulement trois heures par jour, par intervalles de vingt minutes. Ou bien, abandonner toute nourriture animale, et cuite: devenir crudivoriste.
Le programme de sa journée, donc, était fixé de manière assez précise. Quoique Spachouli se réservât des moments d’improvisation, eux-mêmes faisant partie d’une stricte planification: il fallait tirer parti de ces instants de laisser aller d’une manière ou d’une autre; pour construire le spachouli nouveau, l’Homme moderne dans son bien-être absolu, un modèle, un profil type éventuellement exposable dans un zoo extra-terrestre.
Étant dans sa période de remise en cause alimentaire, l’esprit de Spachouli était fixé sur la nourriture qu’il allait ingérer ces prochaines vingt-quatre heures. Plus précisément, il était en train de calculer le nombre de bananes qu’il devrait acheter à son marchand de fruits. Marchand bien entendu choisi selon des critères spachoulesques déterminés selon un cahier des charges extrêmement exigeant, notamment en matière de nombre de calories et de provenance biologique du produit.
Il s’était équipé d’un cahier en Moleskine où il notait toutes ces informations précieuses, sortes de pépites d’or d’un autre siècle. Les mots, ses conseils, faisaient sa fortune, et aucun élément pouvant servir à un développement personnel optimal ne devrait être épargné.
Au bout de son quinzième kilomètre, il décida de s’arrêter. Ses muscles dès lors correctement entretenus, il pouvait envisager sereinement la prochaine étape de sa journée.