2010

Plus sur le radjaïdjah

Je vois qu’il existe un domaine de la pensée qui relève de la démonstration logique ou de la preuve expérimentale. A l’intérieur de ce domaine, je ne sache pas que l’on puisse procéder autrement que de façon rationnelle. On peut ne pas s’y intéresser, mais, si l’on s’y aventure, on doit s’astreindre à la seule et unique méthode qui serve à y obtenir des résultats. Un même individu peut, d’ailleurs pratiquer cette méthode rationnelle à l’intérieur de sa discipline et se montrer irrationnel, fou, stupide quand il opine hors de cette discipline. Ce qui distingue le généraliste du spécialiste, c’est que le généraliste reste cohérent à peu près partout, tandis que le spécialiste, beaucoup plus rigoureux que l’autre devant son objet spécifique, peut se muer en un agité confusionnel dès qu’il s’en éloigne.
J’en ai, à point nommé, observé un cas aigu, le 23 mars 1994. Je venais d’assister à la leçon inaugurale d’Etienne Baulieu au Collège de France. Elle portait sur les « fondements et principes de la reproduction humaine ». Le soir, Etienne réunit au Ritz une quarantaine de personnalités scientifiques et et d’amis personnels en un dîner par petites tables. Le mécène en était le laboratoire Roussel-Uclaf, producteur de la pilule abortive RU486, pilule dite « du lendemain », dont Etienne Baulieu est l’inventeur. On m’avait placé à une table anglophone, en compagnie de chercheurs américains, qui avaient traversé l’Océan pour venir rendre hommage à leur collègue français. L’un de ces biologistes, illustre par ses travaux, et qui avait sans doute eu quelque vague écho de certains de mes livres, me demanda quelle était ma définition du totalitarisme. Occupé à savourer un honorable tartare de saumon aux herbes, accompagné de la cuvée exceptionnelle d’un champagne sans défaut, dont j’avais rêvé pendant toute la leçon inaugurale, je répondis avec laconisme. Je me bornai à citer les trois conditions constitutives du totalitarisme telles que les formule Youri Orlov dans un texte de référence, écrit en 1975. Ce sont les suivantes : monopolisation globale de l’initiative économique; monopolisation globale de l’initiative politique; monopolisation globale de l’initiative culturelle – avec création corrélative d’un appareil de répression dans les trois domaines. [...] Ce qu’ayant ouï, le biologiste, la fourchette suspendue, me demanda quel était le pays dont, selon moi, le régime actuel correspondait le mieux à cette définition. Après la décomposition de l’Union soviétique, répondis-je, et à part quelques fossiles comme la Corée du Nord et Cuba, il ne reste, comme pays importants qui soient encore totalitaires, que le Vietnam et la Chine. A cette nuance près, ajoutai-je, que le monopole économique de l’Etat, pour des raisons de pure survie matérielle, y a été entamé par le développement « libéral » d’activités plus ou moins capitalistes et plus ou moins tolérées. Apitoyé par mon ingénuité, le biologiste américain, après avoir à plusieurs reprises promené sa tête négativement de gauche à droite, laissa tomber ces paroles impérissables : « Non. Il subsiste un seul pays totalitaire aujourd’hui dans le monde, ce sont les Etats-Unis. » En 1994 j’avais devant moi un cas aigu de ce que j’appelle le caractère instransférable d’un certain type d’intelligence don la méthodologie est entièrement liée à un objet précis et à un seul. A l’intérieur de sa discipline, ce biologiste possédait une capacité d’observation exacte et de raisonnement rigoureux. Mais cette capacité l’abandonnait entièrement dès qu’il sortait de son domaine. Il endossait alors une autre personnalité. Ce dédoublement fait de nombreuses victimes parmi les scientifiques. Pas chez tous, puisque Youri Orlov, lui-même physicien, et bien d’autres, ne laissent pas à la porte l’esprit scientifique, le scrupule élémentaire, le simple bon sens, dès qu’ils pénètrent dans un sujet de sociologie, d’histoire ou de politique. La fréquence de cette coexistence de l’intelligence particulière et de l’aveuglement général, néanmoins, chez les spécialistes, démontre qu’une raison de survivre existe pour la réflexion philosophique et la pensée polyvalente. Ou, du moins, cette raison de survivre existerait, si les philosophes respectaient tous la rigueur et l’honnêteté intellectuelles auxquelles les engageait, à l’origine, ce que j’appellerai le « serment de Socrate ». Seules elles justifieraient qu’ils se perpétuent.

Jean-François Revel, Mémoires

Un changement de paradigme

La conséquence majeure de la sortie de l’iPad est la relégation de l’ordinateur classique – portable comme de bureau – à des fonctions purement fonctionnelles et professionnelles. Il change l’outil principal de l’utilisateur, auparavant un ordinateur, posé sur un bureau ou péniblement sur des genoux, que devient l’iPad. Parce que son utilisation est bien plus agréable qu’une configuration classique souris-clavier physique-écran. Il permet également de s’en servir comme support de livres, ce qui au passage fait passer le Kindle, outil pourtant consacré à cela, pour moyenâgeux.

Restera pour l’ordinateur classique, en premier lieu, une utilisation professionnelle, et l’usage de logiciels poussés, gourmands en ressources, du genre Photoshop.
En second lieu, il sera présent pour alimenter l’iPad en contenu, et fonctionner dans la maison comme station multimédia, connecté notamment à un écran de télévision.
L’iPad peut également servir de télécommande de luxe, pour gérer tout cet ensemble.

La vidéo sur l’iPad n’est pas fondamentalement intéressante pour des productions de loisir (films, séries TV). Le support reste trop petit et pas assez agréable par rapport à un grand écran de télévision. Elle sera néanmoins intéressante pour des podcasts, vidéos informatives, de courte durée, telles que trouvées sur YouTube ou autres Dailymotion.

Nul besoin, pour un usage basique quotidien à la maison, de logiciels professionnels lourds. C’est ainsi que l’iPad s’adresse d’abord au très grand public n’ayant qu’une utilisation basique d’un système informatique : photos, mails, websurf, facebook. Ensuite, il s’adresse aux utilisateurs forcenés d’informatique, qui y verront une seconde (ou troisième si on compte l’iPhone) machine pour leur domicile.

Evoquer l’iPhone et sa portabilité pour casser sans appel l’iPad est une stupidité. Il s’agit d’un nouveau marché qui s’ouvre, du moins tente de, mais certains ne possèdent apparemment pas les cellules neuronales nécessaires pour le saisir. L’iPad n’est pas un appareil fait pour passer des coups de téléphone.
Une autre critique souvent entendue est : “A quoi ça sert? Et où va t-on s’en servir?” Beaucoup ne saisissent pas qu’une nouvelle machine, et un nouveau marché, n’est pas nécessairement synonyme de nouvelles fonctionnalités. Il peut aussi s’agir de nouveaux usages, une remodulation de nos habitudes et du système préexistant. Far better at some key things : c’est le pari de l’iPad.

Concernant l’absence de Flash, c’est une très bonne chose, et même, pour ma part, un argument d’achat.

L’iPad a un défaut, son manque d’ouverture, de l’OS comme vers l’extérieur. Il s’agit d’un éco-système Apple, très satisfaisant, mais qui ne contentera pas les über-geeks et les gens pour qui une interopérabilité au moins correcte est nécessaire. Je comprends ces critiques, mais les avantages de l’iPad les dépassent, selon moi.

J’ai hâte de l’utiliser, pour naviguer avec sur Internet, mais, surtout, pour faire du webdesign et créer des versions de sites adaptées à cette nouvelle interface, dont les caractéristiques sont parfaitement adaptées au websurfing.
Parce que l’iPad a, et c’est aussi un des avantages de l’absence de Flash, le très bon goût de remettre l’écrit au centre du web.

Autres critiques de l’iPad : 1, 2, 3, 4